Il y a une phrase de Lévi-Strauss que j’ai citée dans un article sur ce blog il y a quelques années, et qui ne m’a pas quitté depuis. Elle porte sur la fabrication d’outils en pierre taillée : tout cela semble simple jusqu’au moment où l’on essaye. « Qu’on essaye », écrit-il, laconique.
Pas une méthode. Pas un talent. Un passage à l’acte.
Cet article part d’un endroit plus personnel : la question de ce qui empêche d’essayer. Et de ce qui arrive quand on s’y autorise malgré tout.

Se donner le droit
Le plus grand obstacle au faire n’est pas technique. Il est mental, et il ressemble à peu près à ceci : je ne suis pas formé pour ça. Ce n’est pas mon domaine. Je risque de rater.
J’ai fabriqué des meubles sans être ébéniste. Modelé des pièces en argile sans cours de sculpture. Conçu des circuits électroniques sans diplôme d’ingénieur hardware. Imprimé en 3D des pièces dont je n’étais pas sûr qu’elles tiendraient. À chaque fois, la même hésitation initiale. Et à chaque fois, le même constat : ce qui semblait hors de portée ne l’était pas, dès lors que l’on acceptait de commencer quelque part, avec ce que l’on avait sous la main.
Le premier pas est toujours le plus coûteux. Non pas parce que c’est le plus difficile techniquement, mais parce que c’est celui qui exige de renoncer à la protection confortable du « je ne sais pas encore faire ». Le perfectionnisme est la forme la plus socialement acceptable de la procrastination : il se déguise en exigence, en sérieux, en respect du travail bien fait. Il est en réalité une façon de ne jamais commencer, donc de ne jamais avoir tort. L’atelier ne tolère pas ce confort : dès que l’on pose les mains sur la matière, on est déjà en train de faire, donc en train d’apprendre.
Lévi-Strauss appelait cela la pensée sauvage : une science première, empirique, qui s’arrange des moyens du bord et avance par combinaisons successives. Elle est présente en tout homme, écrivait-il, jusqu’à ce qu’elle soit « cultivée et domestiquée à fins de rendement. » Autrement dit : l’école, la spécialisation, la peur du jugement se chargent de l’étouffer. Se donner le droit de faire sans être formé, c’est simplement la récupérer.

La stimulation de résoudre
Un problème d’organisation ou de transformation n’a jamais vraiment de fin. Il se déplace, se reconfigure, résiste. C’est à la fois ce qui le rend intéressant et ce qui l’épuise.
Un meuble, lui, est fini ou ne l’est pas. Une pièce tient ou elle ne tient pas. Un circuit fonctionne ou il ne fonctionne pas. Cette clarté-là est régénératrice. En fabriquant sur mesure une commode pour ma fille, le problème avait une forme, un poids, une résistance physique, une fin identifiable. Le bois a un fil et des noeuds, réagit à l’humidité. Il faut composer avec ces contraintes sans pouvoir les ignorer. Il n’y a pas de réunion pour en décider autrement.


La méthode : garder le cap, accepter les détours
Le mot « bricolage » vient de la briccola, la catapulte médiévale. Devenu obsolète, le mot a glissé vers l’idée de « mouvement incident » : la balle qui rebondit, le cheval qui contourne l’obstacle. Le bricoleur est étymologiquement celui qui emprunte les chemins de traverse.
Ce n’est pas une absence de méthode. C’est une méthode différente : garder l’objectif final en tête, et accepter que le chemin ne soit pas celui que l’on avait prévu. Faire un pas de côté quand on est bloqué, essayer autre chose, revenir. Ce que l’on appelle dans d’autres contextes l’itération.
Quand je bute sur un problème, physique ou logiciel, la meilleure solution n’est presque jamais de forcer davantage. C’est de poser le problème, faire autre chose, laisser travailler ce qu’on appelle faute de mieux « l’inconscient », et revenir. Le problème n’a pas changé, mais le regard a changé. C’est particulièrement vrai pour les travaux abstraits : le travail manuel force une interruption réelle, pas une déconnexion passive. Il réoriente l’attention vers quelque chose de concret et de résistant. Et quand on revient au problème initial, on y revient différemment.

La facilité croissante : se rassurer, et viser plus loin
Plus on touche à des domaines différents, plus chaque nouveau domaine devient accessible. Ce n’est pas de la polyvalence au sens d’une liste de compétences. C’est une familiarité avec la courbe d’apprentissage elle-même : on reconnaît la phase de maladresse initiale pour ce qu’elle est, une étape normale et temporaire, plutôt que le signe que l’on n’est pas fait pour cela.
C’est parce que j’ai beaucoup fait de cartonnage que j’ai amélioré ma vision en 3D et le sens des proportions. C’est grâce à la modélisation et l’impression 3D que j’ai pu expérimenter des formes multiples, ce qui m’a naturellement mené à m’essayer à un buste en argile autodurcissante. Ce n’est pas du talent qui s’est révélé. C’est simplement le matériau qui a commencé à me répondre parce que je lui avais posé suffisamment de questions.
Ce qui s’accumule d’un projet à l’autre, c’est moins des compétences spécifiques qu’une confiance dans le processus d’apprentissage par le faire. Et cette confiance-là transfère : elle change la manière dont on aborde n’importe quel problème nouveau, y compris au travail.
Il faut parfois cesser d’attendre le bon moment, la bonne formation, la bonne autorisation. Faire est souvent la seule manière sérieuse de commencer.



Sur ce que cela signifie dans un contexte professionnel, et pourquoi les organisations ont besoin de faiseux autant que de sachants : j’en parle sur Go2prod, dans un article sur l’âge du faire.

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